• Stéphane Fayol

Liberté, Égalité, Fraternité : conversation avec Marianne


Au cours de l’été dernier, en déambulant dans les cabanes d’artistes du Château d’Oléron, je l’ai aperçue.

Elle était depuis longtemps dans ma vie, portée depuis mon plus jeune âge dans mon imaginaire. Je savais en ayant attentivement écouté Michel Delpech chanter son prénom qu’elle était jolie, en écoutant Charles Trenet entonner son nom qu’elle était douce, bref, beaucoup pour me séduire.

Bon, je peux maintenant vous dévoiler son identité, elle m’en a donné la permission. Marianne France. Deux prénoms pour une identité et une histoire de vie si riche, dense et turbulente. Aujourd’hui tout particulièrement.

Je me suis approché d’elle. Elle était fille d’une artiste prénommée Marlene, et attendait son alter ego chez MAMAIO.

Bien que timide, j’étais irrésistiblement attiré par elle. Si loin des représentations qui m’avaient été offertes jusque-là, dont certaines s’arrêtaient à un buste, souvent dans les Mairies. Chose étrange, elle n’avait pas de bras. Pour quoi faire, me dit sa créatrice. Que rajouteraient des bras ? Je me suis trouvé sot avec ma question porteuse de représentations toutes faites. Mais mon inclination faisant, Marianne France sans bras est repartie avec moi.

Depuis, il ne se passe pas un jour sans que nous nous parlions.

Et je ne peux que l’écouter, tant la légitimité de ce qu’elle me dit est forte. Elle se sent blessée, attaquée de toute part, par nous, qu’elle considère comme ses enfants, ce qu’elle a de plus précieux au monde.

Elle est horrifiée que nous ayons tant de mal à vivre ensemble. Que la violence prédomine dans nos rapports. Que nous ne supportions plus qu’en théorie nos différences, que nous nous détruisions pour notre couleur de peau, notre religion, notre orientation sexuelle. Que beaucoup d’entre nous tuent des innocents et que nous appelons cela des faits divers, parmi tant d’autres faits. En me disant cela, je l’ai vue frissonner sous sa belle robe drapée blanc, atterrée par notre façon de banaliser la vie, la mort, le respect de l’autre.

Elle, si fière de celles et ceux qui en son nom garantissent l’ordre et la protection de tous, a pleuré lorsque des commissariats ont été prise d’assaut à l’arme lourde, comme lorsque des policiers ont été lynchés.

Elle me tarabuste chaque jour pour comprendre pourquoi, nous avons tant de mal à nous entendre collectivement pour gérer cette pandémie de Covid. Elle me dit que malgré les lois qu’elle cautionne, il y a bien des moments où si elle avait des mains, elles distribueraient des fessées à ses enfants : pour leur inconstance, leurs caprices, leurs polémiques inutiles, leurs incapacités et leur cohérence.


Comment, m’a-t-elle dit ce matin, après avoir entendu à la télévision hier soir l’ainé de sa famille, qu’elle appelle respectueusement Président (on reconnait la bienveillance d’une Maman, le respect et elle, ça ne fait qu’un : j’éviterai de la heurter à nouveau en lui montrant la tonne de bile déversée depuis hier soir sur les réseaux sociaux).

« Comment faites-vous pour gâcher tout ce que je vous ai donné ? N’êtes-vous donc pas capables de cesser de provoquer des psychoses par tout et son contraire ? N’êtes-vous pas capables, moi qui vous sait si intelligents, de vous rassembler et d’avancer en cessant de râler, de détruire, de vous noyer dans l’ultracrépidianisme ? »

(c’est chouette, Marianne m’a appris un mot).

Et elle sait tout, difficile de lui cacher que d’aucuns parlent de régime dictatorial, de liberticide. Heureusement, son bonnet est bien arrimé. Sinon, elle le laisserait tomber .


En me fixant dans les yeux elle m’a dit tout à l’heure :

« Je sais, notre embarcation de vie tangue fort, il y a des dégâts, mais nos intelligences réunies, notre envie de vivre le meilleur qui est à venir, notre ambition face à toute l’adversité même la plus crasse, nous poussent à gagner.

J’aime la nature extraordinaire de mon beau pays que l’on regarde enfin plus attentivement et à laquelle on se décide à accorder plus de soin.

J’aime ces associations qui sans relâche, se battent contre l’exclusion : elles n’ont qu’un moteur, le cœur des hommes. C’est comme ça que je l’ai toujours voulu.

J’aime celles et ceux qui ont produit une magnifique rentrée littéraire avec des bijoux culturels. Cher Stéphane, comme toi j’aime lire, relire jusqu’à l’user mon Petit Prince de Saint Exupéry qui apporte tant de réponses à des pourquoi indémodables en toute situation.

J’aime la poésie que mes enfants créent quand elle nous porte si loin, plus loin encore. Quand elle nous fait ressentir la douceur éternellement. C’est un ravissement.

J’aime l’émotion du témoignage de ma fille Catherine Laborde et comme elle tant

d’autres, qui luttent pour dire le plus beau qu’ils pensent de la vie qui s’enfuit d’eux. Mais bon sang comment vous dire, comment vous faire comprendre ? »

Taquine Marianne qui a emprunté ces mots à France Gall pour me mettre le « vie » au pinacle de ce monde.

« J’aime ces trésors d’imagination et de bienveillance déployés pour protéger la santé des plus faibles, quelles que soient les convictions individuelles laissées un peu de côté au profit du collectif. Et oui, les soignants, les aidants et tant d’autres n’ont jamais baissé les bras malgré la difficulté et les aberrations qu’ils comprennent parfaitement. Et qu’ils pardonnent parce que la priorité reste.

J’aime cette créativité pour que le lien entre vous mes enfants, distordu par cette foutue pandémie trouve plus de sens, chaque jour et ferraille avec force contre toute velléité de désespérance.

J’aime ceux qui dirigent en mon nom, qui font ce qu’ils peuvent quand ils sont sincères pour rassurer, et rester le plus cohérent dans leurs choix même s’ils ne sont pas populaires et que l’on sait le monde incertain.

J’aime la paix, la tolérance et la non-violence portées par ces femmes et ces hommes au nom de la loi comme dirait Jess Randall, tu t’en souviens ? Au nom de leur foi, au nom du respect pour la vie, au nom de tout ce qui est possible pour le faire. (Quelle mémoire télévisuelle cette Marianne).

J’aime les gens généreux avec leur cœur, j’aime les gens ouverts qui ouvrent les bras à l’autre.

Et ne me dis pas que toi et tes semblables qui allez dans ce sens, vous avez peur d’être pris pour des poires ? Je n’en ai rien à faire de votre ego, grand ou petit.


Ah Stéphane, les sales gosses. Et pourtant je les aime. Pourtant je leur fais confiance.

Mais dis-leur de ne pas abuser. Alors debout et au boulot. Et je suis polie alors je rajoute : s’il vous plait."

Marianne France.



© Stéphane Fayol 2019 - toiledevie.leblog@gmail.com

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