• Stéphane Fayol

Mon cimetière, j'y trouve la vie !

[Entretien avec un quidam et autres pensées de la Toussaint]


« Mon cher ami, je ne suis pas là par obligation, quoi que tu puisses en penser »


Tu me rétorques que j’ai été éduqué comme cela, l’obligation est presque inconsciente. Ce à quoi je réponds : « non, il y a des moments où je viens, d’autres pas. Toussaint, jour des morts ou pas. D’ailleurs, croyant mais pas pratiquant, je viens sans passer par la case office religieux, alors il faut chercher ailleurs. »

« Je ne suis pas là par fantasmagorie non plus ! »

J’aime beaucoup Thriller de Mickael Jackson mais faut pas exagérer. Et même si Buffy et ses vampires peuvent me faire rire, la nuit des morts vivants, Simetierre de Stephen King, très peu pour moi, je ne crois pas à tout cela. Quoi, que dis-tu ? Est ce que je viendrais la nuit ? Je viens le jour parce que je vois, je sens surtout lorsque c’est hyper fleuri, je ressens. La nuit ? Un, je ne suis pas un chat, je n’y vois rien, et puis de façon générale j’aime le moment nuit, mais pas pour aller dans des endroits hors de chez moi. Ça n’est pas mon élément : de ma fenêtre, de mon balcon, regarder le ciel étoilé, la mer, écouter les oiseaux nocturnes oui, mais dans un cimetière ? Je sais, je peux être bizarre, mais là franchement, je te réponds non.

« Est-ce que ne pas venir voir mes aïeux me manque et les condamne ? »

Non, je ne suis pas d’accord. D’abord des aïeux, j’en ai à tout va, dans plein de cimetières, et je ne suis pas cimetièrophile pour y passer ma vie. Ensuite, je crois résolument à ce que disait Cocteau :

« Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. »

Il faut être clair : que reste-t-il de mes amours si ce n’est dans mon cœur ? De la poussière, un os, ouais c’est moyennement glamour. Non, c’est bien dans mon cœur et ma pensée que les personnes que j’ai connues à quelque titre que ce soit existent encore. Et ce n’est pas en voyant une pierre, une fleur vraie ou en plastique hyper kitsch et délavée posée sur une tombe que je vais m’en rappeler plus intensément.

« Alors pourquoi suis-je là ? Parce que ce cimetière-là, je l’aime, mais je n’aime pas tous les cimetières »

Un, j’en ai envie ; ce cimetière-là, je l’aime. En flânant, je regarde les noms, et je me souviens, d’une anecdote, de moments partagés, je parle. Oui, c’est vrai que je les rencontre plus facilement mes disparus de la terre. Pas parce que je les ai oubliés. Disons que ça stimule ma pensée et mon souvenir de voir leur nom, cela met de l’ordre dans mes idées. Un lieu de mémoire dirons-nous.Mais attention, je n’aime pas tous les cimetières.

Il y a ceux qui sont froids, sans âme, délaissés, mal entretenus et ou bétonnés, seulement, comme des quartiers dans la vie. Difficile d’y éprouver quoi que ce soit. Dommage, c’est un lieu de vie qu’on sait négliger, ou abimer comme tant d’autres.


Il y a ceux qui sont agréables, avec de la beauté végétale, de jolies sépultures, des fleurissements heureux, des photos attendrissantes gravées sur de la porcelaine… de beaux jardins de suite donnent vie ; j’y rêve d’ailleurs la vie, et pas la mort, j’y rêve la sérénité, la solidarité, la paix non troublée, l’égalité sans démagogie. En fait j’y projette des envies pour la vie sur terre que nous sommes infichus de trouver, alors je projette mes envies sous terre. Et ailleurs.

Il y a ceux, comme celui-ci, où je connais des défunts, ces noms qui me ramènent à des histoires du passé, pas nécessairement la Grande Histoire même si cela peut arriver avec d’illustres disparus. Je me souviendrai toujours de l’émotion au cimetière Marin de Séte au pied de la petite tombe de Brassens. J’entendais sa musique dans le silence.


Non, juste celle de ma vie et de toutes celles et ceux qui l’ont peuplée, et de celles et de ceux qui m’ont eux-mêmes raconté leur vie avec leurs aïeux. Et là, je voyage quasi infiniment. Ma mémoire est surboostée. Quelques larmes parfois, beaucoup de sourires, voire de fous rires, ça n’est ni indécent ni irrespectueux de se rappeler de nos meilleurs et d’en rire, non ?

Je peux y passer beaucoup de temps, et je me revois enfant, traversant le village avec mes parents qui se demandaient si je n’étais pas parti faire le tour du monde tellement je «tapais la discute avec les uns et les autres». A l’heure où tant s’évitent, ne se parlent pas, ça parait presque étrange. Mais moi qui ai connu le temps lent à la campagne, il y avait toujours ce besoin de causette qui faisait exister les uns avec les autres. Et c’était bien.

« Une envie soudaine d’être proche d’eux… même si oui, je sais, ils ne sont pas vraiment là »

Et puis, sans que je ne sache dire pourquoi, et alors même que sous la pierre devant laquelle je m’arrête je sais qu’il ne reste rien, alors même que toute l’année je parle avec les miens, j’ai soudain, sans préméditation aucune, le besoin de proximité physique avec un défunt. De toucher, d’arranger sa « maison », d’y faire du ménage, de parler d’une chose ou d’une autre, de poser une fleur, et tant d’autres petits gestes offerts et partagés.d'avoir une relation intime avec lui, de vivre quoi !

J’aime la relation humaine un jour, j’aime la relation humaine toujours.


Oui je sais ce que tu penses : Je suis béta et trop rêveur parfois. Que veux-tu, je crains qu’on ne puisse pas me changer ! C’est ainsi. Et tu veux que je te dise ? Et bien j’en suis plutôt heureux. Je pense que comme le dit la chanson de Goldman, « je suis riche de ça et ça ne s’achète pas ». Allez mes chers disparus, paix à vous, du plus profond de mon être.


© MCP

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