• Stephane Fayol

Un autre regard sur la vie : un remède pour notre humanité ?

Mis à jour : avr. 26

Tisser une Toile de Vie, beaucoup l’ont fait pour moi ces dernières années. Chacun, à sa manière. Je me la suis faite mienne, et j’essaye, jour après jour, instant après instant, d’y ajouter mes fils, des liens vrais, pertinents, les yeux et le cœur grand ouvert sur la vie. J’avoue que je serai peiné que ces fils soient tièdes, mièvres ou je ne sais quel autre qualificatif où ce que je ressens ne transparait pas, seulement habillé par cette belle langue de bois narrative que je réfute.

Alors, je me lance. L’élan, c’est mon cœur qui me le donne. Il n’y a dans mon propos, aucune commande, aucun intérêt ; je n’ai qu’une seule envie : vivre et partager avec vous ma vie d’homme, dans une humanité telle que je la veux ; il est plus que temps.

Un écrit aujourd’hui plus personnel… qui se veut aussi plus largement un hommage aux malades du coronavirus, aux soignants, à toutes celles et tous ceux qui sont condamnés à tant de solitude, dont nombre d’entre nous au sein des Ehpad si déroutés par cette calamité qui s’abat sur eux. Puissiez-vous vivre ce moment de lecture avec intensité, espoir, envie de vivre et conforter votre détermination à bâtir une société qui laisse de côté tous les faux semblants. .

Avec tous mes vœux de bonheur profond.

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Un jour festif, plein d’espérance, des parfums de gui mêlés à l’encens, le fumet des brioches dites « cornu », quelques pensées me reviennent, avec beaucoup de légèreté pour qualifier ce dimanche des Rameaux d’autant qu’il m’en souvienne.

Et puis, il y a ce dimanche de Rameaux 2020. L’atmosphère n’est pas à la légèreté. Il y a cette fichue pandémie qui nous plonge tous dans la torpeur, et il y a toi, que nous ne pouvons plus embrasser depuis déjà quelques jours, mesures sanitaires de protections obligent. Ça ne fait pas si longtemps mais ça gâche un peu le goût des plaisirs. Un appel, en provenance de ton lieu de confinement, cet Ehpad où tu es claquemuré, pour dire que tu es fiévreux et fatigué.

Deux jours plus tard, le spectre se rapproche : tu as été testé et boum, positif au Covid-19. Cette menace environnante devient pour nous, une part de notre quotidien. Un premier avis médical est plutôt pessimiste ; tu es tellement perclus de fragilités de stigmates que ces dernières années ont gravé dans ton organisme qu’il est très improbable qu’il puisse se défendre et résister longtemps.

Dès lors, le combat commence. Ils me hérissent, celles et ceux dont je vois les propos émailler les réseaux sociaux notamment, pour houspiller tout terme guerrier se rapportant à la situation. Chacun est libre de penser ce qu’il veut, je comprends les diverses interprétations qui en sont faites mais je pense à toi. Toi, tu te bats, contre une maladie puissance infinie. Un combat moche, comme l’est celui qui laisse planer l’issue fatale. Alors le reste…

Dès l’annonce de l’invasion de ton corps par cette saloperie, nous avons dû faire face comme toi, mais d’une autre manière, à toutes les agressions possibles et imaginables. Un jour fièvre, un jour hyper fièvre, au-delà de ce qui peut être supportable sans doute, un jour beaucoup d’oxygène à l’aide, un jour moins ; un jour avec une tension d’organisme en fin de vie, un jour avec un regain salutaire. Et chaque échange avec le personnel soignant est difficile tant on sent la violence de la situation, dans les intonations de voix, dans le choix prudent des mots.

Et tu résistes, contre toute attente, contre tout pronostic. Que sait-on de tout ça ? Peu de choses, ni sur la totalité des symptômes, leur fréquence, leur durée, leur intensité, la façon de les soigner, la résistance de ton corps, la résilience de ton esprit. Il semble que tu te battes, tous ceux qui t’entourent en conviennent et le résultat est là. Le fais-tu par réflexe, parce que tu es un combattant fort par nature, le fais-tu parce que même si ce qu’il te reste de vie ne ressemble en rien à ce que tu as eu et ce que tu souhaites, tu y restes attaché ? comment le savoir ? Qui a le droit de dire d’ailleurs, qui a le droit ?

Une première fois, alors que tu es considéré au bord du précipice de la vie, nous obtenons un droit de visite. Une ligne Maginot avait été déployée pour te protéger, elle n’a pas suffi. Alors, il faut éviter de rajouter du mal à cette 1ere défaite. C’est aseptisés, encapsulés des pieds à la tête, tels d’affreux cosmonautes de téléfilm de série B que nous venons à toi.

J’aurai ce jour-là une chance, si on peut appeler les choses comme cela. Tu ouvres les yeux dès mon entrée dans ta chambre, et ton regard perçant ne me quittera pas pendant dix minutes. Tes yeux parlent, parlent, puisque tu n’as plus de voix. Est-ce que je les comprends ? Là encore je ne sais pas, ton regard ressemble à un écran d’ordinateur emballé, où le texte défile, vite, trop vite, intense, envoutant. Suis-je à la hauteur ? Spontané ? Non, là c’est impossible, bredouillant, maladroit très surement.

Je ne m’attendais pas à ce regard me fixant. M’avait-il déjà fixé avec cette intensité pendant toutes ces décennies, je ne m’en souviens pas en tous cas. Et je sais que les circonstances affectent mon jugement du moment. Je ne veux pas le silence, je ne le supporterai pas. Et si je ne te revoyais pas ? Alors mon débit est spasmodique et il ne se tarit pas. Je ne me souviens pas de ce qu’il te porte, je ne sais pas si tu me reçois fort et clair. La communication, je suis bien placé professionnellement pour le savoir, c’est déjà complexe ; mais quand de pareilles contraintes affectent celui qui délivre le message comme celui qui le reçoit, que peut-il en être ?

Je te quitte, tu es fatigué : moi, c’est un rouleau compresseur qui m’est passé dessus. 1O minutes qui pèsent plus de 50 ans et qui ne me semblent que quelques infimes secondes.

Et puis sottement, je me dis que je dois à mon entourage un paraitre positif. Ce que je ressens a peu d’importance, ce que je ressentirais si j’abondais à la tristesse et aux blessures me détruirait. Ma vie est construite comme cela. Je suis parfaitement conscient du côté illusoire et dangereux pour ma santé de cette attitude mais qu’importe, c’est quasiment pavlovien. Et on ne se départit pas en quelques minutes de ce qu’on a su montrer toute une vie. Tant pis, et tant mieux et ou inversement.

Les jours passent, les messages se succèdent ; avec un rythme aussi chaotique que leur contenu. D’autres malades ont été détectés, la ligne Maginot a vécu.

Le yoyo des datas médicales reçues, retraçant tes journées s’apparente à un abominable ascenseur émotionnel, où la cage tombe dans le vide, s’arrête, reprend sa chute vertigineuse, s’arrête etc.

Le triste spectacle de la vie autour de moi me désole au lieu de me réconforter ; certes, il y a de beaux gestes de solidarité mais la méchanceté, l’agressivité, la violence qui m’avaient déjà affecté ces derniers mois, et j’avais eu l’occasion de l’écrire, en ayant été moi-même la victime, confine au paroxysme ; il y a un effet catalyseur, révélateur de tout ce que la bien pensance ne veut ni voir ni dire. C’est écœurant. Heureusement, je me suis réfugié dans mon petit monde et ma vie, c’est toi qui la rythme, du fond de ton lit de douleur. Tous les proches de mon cœur sont là, à leur façon, souvent démunis tant la cascade de violence que j’ai subie depuis 2 ans est effrayante et décourageante. Que dire de plus, comment faire naitre de la lumière alors que le vent mauvais ne cesse de vouloir éteindre les flammes de ma vie.

Nous sollicitons de l’institution une seconde autorisation à visite. Non seulement parce que tu es malade, mais parce qu’humainement la distance devient étouffante. Nous avons l’envie irrépressible et le besoin d’un échange. Une énergie contre une autre : avec au final le même objectif, vivre. Comme une famille.

Cela fait maintenant près de 3 semaines que la maladie va et vient. Nous ne savons pas comment nous allons te trouver. Est-on préparé à une telle situation ? Non, et nombreux sont ceux qui nous rappellent que la plus grande expérience à tous points de vue que nous ayons de cette pandémie n’a « que » 3 mois… Une éternité, mais seulement quelques jours.

Le rituel est le même. Peut-être si on s’attache au détail, on aperçoit alors ça et là une organisation dont l’élasticité commence à être étendue au maximum de sa capacité mécanique de résistance ce qui fait que çà et là, le process est moins maitrisé que lors de la première visite. Nous en revanche, nous sommes prêts à revêtir notre tenue de combat.

Lorsque je rentre dans ta chambre, tu as les yeux ouverts, mais on y lit plus de texte ; seulement une immense fatigue. La fatigue d’un lutteur épuisé par ces longues heures de siège où l’ennemi a déployé toute sa hargne pour vaincre. Ton visage n’est plus masqué en partie basse ce qui accentue la visibilité de ta fatigue. Mes deux compagnes de voyage sont plus marquées que lors de notre premier passage. Et si tu ne parles pas, tu voudrais le faire ce qui occasionne des gémissements, des agitations d’un corps longtemps inerte, et sans doute la montée d’une température excessive.

Ce qui est fascinant, c’est que je n’ai pas la même sensation : certes je te vois bien épuisé, mais je te félicite pour ton combat, les étapes franchies, je te raconte des petites histoires. Je n’ai pas le regard embué comme lors de ma précédente visite éprouvante, mais toi, ton regard est voilé.

J’entends des sons, auxquels je réponds par des mots apaisants. Je ne me projette en rien demain. Je prends le moment, je me raconte que tu es plus « vivant » physiquement que la semaine précédente. Je me raconte et au fond je le ressens, c’est étrange et infiniment troublant.

Lorsque je te quitte à nouveau, je ne me sens pas encore bouleversé. Mon mal être se développe dans les minutes qui vont suivre, lors de notre retour. Nous échangeons nos sentiments et seul le mien est un peu positif. Je me sens progressivement oppressé, coupable d’avoir mal vu, d’avoir été égoïste, de ne pas avoir compris que tu étais épuisé que tu en avais assez. Et pour appuyer ce mal être, en fin de soirée, une infirmière appelle pour nous dire que tu es fiévreux, très mal à nouveau. Mon Dieu : suis-je complètement passé à côté de ma visite. Moi, pour qui la vie fait souvent sens par le bonheur que je peux apporter aux autres, je me suis fourvoyé à ce point : c’est une ironie cruelle. Elle va me poursuivre toute une nuit.

Toute ma pensée va aller vers toi ; pour la guider, une bougie va bruler en continu à mes côtés, je vais la regarder vaciller, ou danser. Et si je me lève ce matin totalement endolori sur toutes les parcelles de mon corps, si j’ai une migraine atroce, je fixe cette flamme qui brule encore et je sais que tu es là. Le feu d’une bougie s’est métamorphosé en flamme de vie.

Une nouvelle journée commence, difficilement. Nous sommes tous trois épuisés. Un collier en plomb enserre nos épaules.

Ton médecin nous appelle ; il est venu te voir. Tu n’as plus de fièvre, il nous dit t’avoir demandé si tu souffrais ce à quoi tu aurais répondu je ne sais comment de façon négative, ta respiration est apaisée.

Sale Maladie qui avance au prix d’une politique de terre brulée. Il reste positif et déterminé à tracer avec toi un chemin. Il sait qu’il ne sait rien, il est juste pragmatique, nous offre son recul : il te trouve réactive, même si cela se traduit par de l’agitation et de la fièvre. Aurons-nous des répliques de ce mauvais voyage ? Peut-être, il serait malhonnête de nous assurer le contraire.

Alors, mon esprit s’apaise momentanément. Ohhhh, avec beaucoup d’humilité. Je sais que le combat n’est pas terminé, je sais que tu peux arrêter à n’importe quel moment cette lutte déloyale contre un adversaire fourbe s’il en est. Mais je sais que tu es toi. Je sais que tu feras tout ce qu’il te sera donné de faire. Je sais que ce médecin est consciencieux et empathique. Je sais que je ne sais rien sauf qu’à cet instant, je suis fier que tu sois là, PAPA.

© Stéphane Fayol 2019 - toiledevie.leblog@gmail.com

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