• Stephane Fayol

Tant qu'on n'a que l'amour : lettre de Michèle Bernard-Requin

Mis à jour : avr. 8


Il n'y a pas si longtemps, entouré de proches, j'ai voulu que ce texte de chanson, ce message accompagne notre soirée de partage. Je l'ai voulu comme le signe d'union le plus fort au monde, celui que le mal, quelque soit sa forme, s'attache à combattre sans fin, mais le seul véritable fil et sens de vie.


Aussi, quand j'ai lu quelques jours plus tard cette lettre relayée par les réseaux sociaux, je n'ai pas pu imaginer plus légitime comme l'un de mes premiers posts que cette lettre.


Voilà, ce que l'on peut écrire, quand on n'a plus que l'#amour : #MicheleBernardRequin c'est tellement beau, tellement puissant, que je ne veux rien ajouter, rien commenter, simplement "passer" ce message à toutes celles et ceux qui me suivent, et me suivront.. Vos mots Madame sont des piliers de mon blog, sa raison d'être .

Mes hommages Madame. Que votre lecture nous aide tous.


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En soins palliatifs, quelques jours avant son décès la magistrate honoraire Michèle Bernard-Requin a rassemblé ses dernières force pour écrire un hymne au corps médical du Pavillon Rossini de l'hôpital Sainte Perrine.



UNE ÎLE
Vous voyez d'abord, des sourires et quelques feuilles dorées qui tombent, volent à côté, dans le parc Sainte-Perrine qui jouxte le bâtiment. La justice, ici, n'a pas eu son mot à dire pour moi. La loi Leonetti est plus claire en effet que l'on se l'imagine et ma volonté s'exprime aujourd'hui sans ambiguïté. Je ne souhaite pas le moindre acharnement thérapeutique. Il ne s'agit pas d'euthanasie bien sûr mais d'acharnement, si le cœur, si les reins, si l'hydratation, si tout cela se bloque, je ne veux pas d'acharnement. Ici, c'est la paix. Ça s'appelle une « unité de soins palliatifs », paix, passage… Encore une fois, tous mes visiteurs me parlent immédiatement des sourires croisés ici. « Là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe calme et volupté ». C'est une île, un îlet, quelques arbres. C'est : « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur d'aller, là-bas, vivre ensemble ». C'est « J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans » (« Spleen ») Baudelaire. Voilà, je touche, en effet, aujourd'hui aux rivages, voilà le sable, voilà la mer. Autour de nous, à Paris et ailleurs, c'est la tempête : la protestation, les colères, les grèves, les immobilisations, les feux de palettes. Maintenant, je comprends, enfin, le rapport des soignants avec les patients, je comprends qu'ils n'en puissent plus aller, je comprends, que, du grand professeur de médecine, qui vient d'avoir l'humanité de me téléphoner de Beaujon, jusqu'à l'aide-soignant et l'élève infirmier qui débute, tous, tous, ce sont d'abord des sourires, des mots, pour une sollicitude immense. À tel point que, avec un salaire insuffisant et des horaires épouvantables, certains disent : « je préfère m'arrêter, que de travailler mal » ou « je préfère changer de profession ». Il faut comprendre que le rapport à l'humain est tout ce qui nous reste, que notre pays, c'était sa richesse, hospitalière, c'était extraordinaire, un regard croisé, à l'heure où tout se déshumanise, à l'heure où la justice et ses juges ne parlent plus aux avocats qu'à travers des procédures dématérialisées, à l'heure où le médecin n'examine parfois son patient qu'à travers des analyses de laboratoire, il reste des soignants, encore une fois et à tous les échelons, exceptionnels. Le soignant qui échange le regard. Eh oui, ici, c'est un îlot et je tiens à ce que, non pas, les soins n'aboutissent à une phrase négative comme : « Il faut que ça cesse, abolition des privilèges, il faut que tout le monde tombe dans l'escarcelle commune. » Il ne faut pas bloquer des horaires, il faut conserver ces sourires, ce bras pour étirer le cou du malade et pour éviter la douleur de la métastase qui frotte contre l'épaule. Conservons cela, je ne sais pas comment le dire, il faut que ce qui est le privilège de quelques-uns, les soins palliatifs, devienne en réalité l'ordinaire de tous. C'est cela, vers quoi nous devons tendre et non pas le contraire. Donc, foin des économies, il faut impérativement maintenir ce qui reste de notre système de santé qui est exceptionnel et qui s'enlise dramatiquement. J'apprends que la structure de Sainte-Perrine, soins palliatifs, a été dans l'obligation il y a quelques semaines de fermer quelques lits faute de personnel adéquat, en nombre suffisant et que d'autres sont dans le même cas et encore une fois que les arrêts de travail du personnel soignant augmentent pour les mêmes raisons, en raison de surcharges. Maintenez, je vous en conjure, ce qui va bien, au lieu d'essayer de réduire à ce qui est devenu le lot commun et beaucoup moins satisfaisant. Le pavillon de soins palliatifs de Sainte-Perrine, ici, il s'appelle le pavillon Rossini, cela va en faire sourire certains, ils ne devraient pas : une jeune femme est venue jouer Schubert dans ma chambre, il y a quelques jours, elle est restée quelques minutes, c'était un émerveillement. Vous vous rendez compte, quelques minutes, un violoncelle, un patient, et la fin de la vie, le passage, passé, palier, est plus doux, c'est extraordinaire. J'ai oublié l'essentiel, c'est l'amour, l'amour des proches, l'amour des autres, l'amour de ceux que l'on croyait beaucoup plus loin de vous, l'amour des soignants, l'amour des visiteurs et des sourires. Faites que cette #humanité persiste ! C'est notre humanité, la plus précieuse. Absolument. La France et ses tumultes, nous en avons assez. Nous savons tous parfaitement qu'il faut penser aux plus démunis. Les violences meurtrières de quelques excités contre les policiers ou sur les chantiers ou encore une façade de banque ne devront plus dénaturer l'essentiel du mouvement : l'amour."




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© Stéphane Fayol 2019 - toiledevie.leblog@gmail.com

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